Conscience

À quel âge bébé a-t-il conscience de lui-même ?

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A quel age un bébé se reconnait-il dans un miroir ?

Les psychologues pour enfants admettent généralement que le concept de soi d’un enfant émerge au cours de la deuxième année de sa vie, lorsque l’enfant se reconnaît dans le miroir. Le test de la « tache sur la joue », où l’enfant place sa peau tachée dans le miroir et y applique ensuite sa main pour la nettoyer, est souvent considéré comme une preuve comportementale, sinon définitive, de la conscience de soi. Ce transfert montre que l’enfant désigne l’image spéculaire à lui-même, et ne la confond pas avec celle d’un autre enfant. Quels mécanismes permettent l’émergence de cette conscience vers la deuxième année ?

L’objectif est ici de montrer tout d’abord que la conscience de soi explicite émerge vers l’âge de deux ans. Ce n’est pas quelque chose qui arrive soudainement. Cette conscience de soi est le résultat d’une expérience perceptive que le bébé a de son corps dès la naissance, et peut-être même avant. Il s’agit d’une expérience du corps dans son ensemble, mais aussi de son interaction avec d’autres choses physiques et, surtout, de son interaction avec les autres.

L’expérience du corps de l’enfant

Dès la naissance,il existe des expériences perceptives qui identifient de manière unique et exclusive le corps de l’individu, par opposition aux autres corps présents dans l’environnement. Il s’agit d’expériences polysensorielles, qui incluent généralement des expériences proprioceptives et d’autres expériences sensorielles. C’est le meilleur mode d’auto-perception. Lorsque je touche ma joue avec ma main, je sens que ma main touche ma joue et que mon visage touche le mien. C’est ce qu’on appelle un double toucher. Ce type d’expérience perceptive, qui est propre au corps, est unique en ce sens qu’il ne peut être vécu que par moi. De la même manière, personne ne peut entendre et sentir simultanément mon système vocal émettre un son. Nous savons dès la naissance que le bébé peut avoir ce type d’expérience multisensorielle. C’est au troisième trimestre de la grossesse que le fœtus suce son pouce (Prechtl 1984). Cette coordination main-bouche peut souvent être observée juste après la naissance, notamment après la distribution d’une friandise au nourrisson (Rochat Blass & Hoffmeyer 1988). Le nourrisson perçoit très tôt l’unicité de son corps (Rochat & Goubet 2000).

Le sens de lui-même

C’est sur la base de ces expériences corporelles précoces, spécifiques, voire polysensorielles, que le bébé développe une connaissance implicite du corps. On peut appeler cela une écosophie du soi (Neisser 1991 ; Rochat 1997). Le sens implicite du corps en tant qu’entité différenciée, située et agissant dans l’environnement est ce qui définit le soi écologique. Ce sentiment écologique du soi se manifeste dans les comportements des nourrissons avant qu’ils ne puissent se reconnaître dans un miroir. Voici quelques faits qui appuient cette idée.

Le corps en tant qu’entité distincte : Les premières théories du développement supposaient que le bébé naissait dans un état où le monde était semblable à une fusion. Cette idée a ensuite été réaffirmée par Piaget (1936), Pine & Bergman (1975) et Mahler (1936). Par exemple, Mahler et ses collègues décrivent le nourrisson comme atteint d’autisme infantile primaire. Cependant, la réalité expérimentale ne soutient pas cette interprétation. Des études récentes ont montré que le bébé distingue ses expériences sensorielles dès la naissance. Marlier, Schaal & Soussignan (1998) l’ont démontré par leurs belles recherches sur la perception olfactive des nouveau-nés. Lecanuet Fifer Krasnegor & Smotherman ( 1995) montrent également que le bébé peut apprendre la voix maternelle de sa mère in utero.

Plus pertinent : Notre recherche sur la distinction entre les actions provenant du corps et les actions perçues par le nouveau-né est 7More pertinente. Nous avons systématiquement comparé les réponses de fouet des nouveau-nés au contact spontané avec la zone périorale (joue droite ou joue gauche) ou au contact avec le doigt de l’expérimentateur sur une joue. La réaction de fouettement du nouveau-né à un double contact (avec sa propre main touchant la joue) est significativement plus faible que la condition où l’expérimentateur stimule la joue (Rochat & Hespos 1997). Cette simple observation montre que, dès la naissance, le bébé peut faire la distinction entre une stimulation de l’extérieur et une stimulation de l’intérieur de son corps. Nous sommes loin de la notion de confusion moi-monde à la naissance. Ce n’est pas le cas. La recherche de Jouen (Jouen & Gapenne 1995 pour une revue), soutient ce point de vue. Elle se base sur des réactions visuo-vestibulaires différenciées chez le nouveau-né selon qu’il est déplacé dans un environnement stable ou en mouvement .

Le corps est une entité située : L’enfant a tendance à poser ses mains sur tous les objets qu’il voit dès l’âge de 4 mois. On le qualifie souvent de « touche-à-tout ». Le bébé ne cherche pas à tout toucher. Il ne touche que les choses qui valent la peine d’être touchées. C’est ce qui ressort de nos observations sur la façon dont les bébés saisissent des objets à différentes distances (Rochat, Goubet, & Senders 1999). Nous avons montré que le bébé prend en compte la distance qui le sépare des objets lorsqu’il les saisit avec ses mains. Il va se mobiliser posturalement, préparer son geste de préhension, puis toucher et saisir tous les objets présentés par l’expérimentateur. Il s’agit de la zone où il peut saisir l’objet en utilisant une extension maximale de ses bras et de son tronc. Cette tendance diminue lorsque l’objet est présenté à l’enfant à 5-6 cm au-delà de la zone de préhension. L’enfant se rebelle et cesse de saisir l’objet comme s’il ne s’agissait plus d’un objet précieux. Cette observation montre clairement que le bébé a un sens de son corps par rapport aux objets depuis l’âge de 4 mois. Son effectivité motrice est très précoce dans son développement par rapport à la distance entre lui et les objets qui l’entourent.

Le corps en tant qu’entité active : Le bébé commence à sourire davantage dans les interactions réciproques avec les autres à partir du deuxième mois. Il commence également à être plus conscient des conséquences de ses actions (Rochat 2001). Il est clairement une entité agissante. Ceci est illustré par une recherche qui a consisté à introduire des sucettes « musicales » dans la bouche et la gorge de bébés âgés de deux mois (Rochat & Striano 1999). Le bébé était invité à émettre un son chaque fois qu’il suçait la tasse en caoutchouc au-delà d’un certain seuil de pression. Le son était un analogue auditif des pressions orales exercées par le bébé sur la tétine en caoutchouc. Il s’agissait d’une succession rapide de sons discrets dont la fréquence variait en fonction de la pression. et les deux augmentaient la fréquence. Nous avons également testé les bébés dans une condition dans laquelle la fréquence des sons variait de façon aléatoire (non analogue). Le nourrisson de 2 mois a sucé différemment dans les conditions de sons analogues que dans les conditions non analogues. Le nourrisson de 2 mois est plus attentif à ce qu’il produit oralement sur son mamelon que dans la condition de sons non analogues. Cela ressemble à ce qu’un trompettiste pourrait être aux effets de sa bouche sur l’instrument. Les actions orales du bébé sont modulées pour examiner les conséquences auditives. Il perçoit le corps comme un agent de transformations perceptives, qu’il explore systématiquement.

Il est important de noter que la même recherche n’a pas été faite avec des nouveau-nés de moins de 24 heures. La conscience perceptive des conséquences de ses actes semblerait se développer dans les deux premiers mois de la vie (Rochat et Striano, 1999).

L’apparition de la co-conscience

Comme nous l’avons vu, le bébé développe très tôt le sentiment d’un soi écologique. C’est là que le corps est perçu comme agissant, se différenciant et situé dans l’environnement. Ce n’est qu’une base sur laquelle tout le développement ultérieur peut être construit. Cela aidera l’enfant à se voir lui-même et à voir les autres comme un soi.

L’évolution dela psychologie chez les jeunes enfants est magnifiquement décrite par M. R. Montgomery, un écrivain américain. Cet extrait est tiré de son livre Leaving : A Memoir to Two Fathers. On y lit : « Il y a une chose qui arrive aux enfants : Si personne ne regarde, il ne leur arrive rien. Il ne s’agit pas du problème philosophique auquel sont confrontés les étudiants de premier cycle lorsqu’un arbre tombe dans la forêt mais que personne ne l’entend. Non. Non. L’enfant qui crie : « Regardez-moi ! » Regardez-moi ! Il ne demande pas d’attention, il veut simplement être vu.

L’émergencecoconsciencese manifeste clairement par l’apparition d’une nouvelle réaction face au miroir : la gêne. L’enfant commence à afficher un comportement déviant devant le miroir au cours de la deuxième année. L’image spéculaire devient plus qu’un reflet sur soi-même. C’est aussi un reflet de la façon dont les autres se perçoivent. À cet âge, on observerait également un aspect évaluatif du soi, qui s’ajouterait au concept selon lequel le soi s’exprime dans le test de la tache à l’âge de 14 mois. Cette dimension s’ajouterait au sens écologique que le soi avait au début de la vie, comme nous l’avons vu plus haut.

Lorsqu’un enfant commence à se voir dans le miroir et agit en fonction de sa propre image, qui est désormais conçue comme publique,il change également sa façon de voir les autres. Nous venons de terminer une série d’études et nous travaillons encore sur les analyses (Goubet. Leblond. Poss. & Rochat 2001). Nous avons pu montrer que les enfants deviennent plus critiques envers les autres dès l’âge de 14 mois. Nous présentons à de jeunes enfants âgés de 9 à 18 mois une boîte transparente difficile à ouvrir. A l’intérieur, nous plaçons un jouet qui les attire. Nous analysons les tentatives de l’enfant pour ouvrir la boîte et ses tentatives pour demander de l’aide.

Vers 14 mois, l’enfant commence à demander de l’aide et à comprendre les limites de ses capacités par rapport aux autres, en l’occurrence l’expérimentateur. Nous avons également constaté que l’enfant devient plus dépendant des autres et sélectif entre 14 et 18 mois. L’enfant demandera plus d’aide aux expérimentateurs s’ils ont la possibilité de l’aider. Cela se produit à partir de 18 mois. L’enfant demandera plus d’aide à un expérimentateur qui est plus amical ou qui a démontré une plus grande capacité à résoudre le problème.

L’enfant développe réellement une conscience de lui-même et des autres à 18mois. C’est l’expression d’une coconscience de soi, où l’enfant prend conscience à la fois de sa dépendance vis-à-vis des autres et de lui-même à travers le regard des autres. Il s’agit d’une étape cruciale car elle marque le début de la collaboration, et ce qui rend possible l’apprentissage auprès d’autres personnes, ou l’enseignement.

Les âges clés du développement de la conscience de l’enfant

Il existe une série d’âges clés qui conduisent à des sauts qualitatifs dans la conscience de soi et finalement à la co-conscience vers 18 mois. Nos recherches le montrent.

À l’âge de 6 semaines, la premièrerévolution est indexée dans l’émergence et l’utilisation du sourire social (Rochat & Striano 1999 ; Rochat 2001). Le sourire n’est pas réflexif, mais il devient le premier signe que l’on a partagé une expérience avec une autre personne. C’est le lieu de naissance du dialogue social et de l’intersubjectivité. L’intersubjectivité reste liée aux échanges en face à face entre l’enfant et l’adulte. Ceux-ci se déroulent dans le cadre de « protoconversations » complexes, où l’imitation et les jeux mutuels sont nombreux. Ces protoconversations ne sont pas encore référentielles dans la mesure où elles ne font pas référence à des objets ou à des événements qui pourraient être extérieurs à ces interactions en face à face.

Ce n’est qu’à partir du 9e mois que le bébé fait preuve d’une attention partagée avec les autres lorsqu’il explore des objets ou des événements dans l’environnement (Tomasello 1995). Le bébé commence à montrer les objets du doigt, en s’assurant que l’autre personne est attentive. Le bébé commence à étudier les réactions des autres à un danger ou une peur perçus dans l’environnement. (par exemple, l’animation soudaine d’une marionnette auparavant inerte, Striano & Rochat 2000).

Comme nous l’avons vu, l’enfant commence à partager son attention à 9 mois. A 18 mois, il commence à intégrer son regard dans celui des autres. La célèbre expression d’Arthur Rimbaud  » Je suis un autre  » est le moment où l’enfant devient cette personne.

Les 5 étapes du développement de la consience chez bébé

Il existe cinq étapes qui conduisent à la conscience de soi et des autres dans la petite enfance. Les recherches montrent que la capacité du bébé à faire la distinction entre le monde des choses externes et internes est plus importante que ce que l’on croit généralement dans le développement cognitif et affectif. L’enfant manifeste un soi écologique dans son comportement dès les six premières semaines de sa vie. Il s’agit du sentiment que le corps est une entité distincte, située dans l’environnement et agissant dans celui-ci (premier stade). L’enfant commence à ressentir la joie de partager des expériences avec les autres à partir du deuxième mois. Ceci est parallèle à l’apparition du sourire social. Le nourrisson commence à former des attentes sociales dans les relations mutuelles avec les autres (troisième stade). Cela se produit entre deux et sept mois. Vers 8 mois, l’enfant peut montrer de l’anxiété lorsqu’il interagit avec des personnes non familières. Rene Spitz (1965) décrit ce phénomène comme « l’anxiété du stade trois ». À 9 mois, le bébé commence à manifester des attentes sociales et à partager l’attention avec les autres. Ce stade marque le début des échanges sociaux qui sont non seulement réciproques, mais aussi référentiels aux événements et aux choses de l’environnement. L’enfant commence à développer un sentiment de co-conscience et une attention partagée au-delà de 9 mois. Cette étape culmine à 18 mois.

Cette dernièreétape ouvre les portes au développement de la pensée symbolique. Elle permet à l’enfant de participer pleinement à la culture de l’adulte. Elle repose sur l’enseignement et la capacité à se représenter les perceptions et les croyances des autres (ce que nous appelons aujourd’hui des « théories »). A laquelle la conscience de soi peut s’articuler.

Enfin, sur la base d’observations récentes réalisées dans des zones rurales du Pacifique Sud (Samoa), où l’enfant grandit dans un environnement socioculturel très différent de celui des zones urbaines des pays occidentaux riches (par exemple Atlanta, USA. Nous constatons que l’ordre de développement cognitif et social ci-dessus reste globalement inchangé. Par conséquent, nous pensons qu’il doit exister un ordre universel ou « métaculturel », dans le développement de la conscience de soi et des autres dans la petite enfance. Cet ordre correspond aux cinq étapes que nous venons de décrire.


Source : https://www.cairn.info/revue-enfance1-2003-1-page-39.html#pa3

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